
Près de cent ans se sont écoulés depuis qu'Adeline et Philippe Whiteoak ont fait bâtir dans l'Ontario la maison qu'ils ont baptisée Jalna. Rien ne plairait plus à l'actuel maître du domaine, leur petit-fils Renny, que de savoir Jalna de nouveau entre les mains d'une Adeline et d'un Philippe après sa mort. Il suffirait pour cela que sa fille épouse son cousin, le fils de son demi-frère Piers. Leur union serait un moyen de célébrer dignement le centenaire, déclare-t-il aux autres Whiteoak qui cachent mal leur scepticisme car ils connaissent le caractère indépendant des intéressés. Ceux-ci leur réservent une surprise : ils annoncent leurs fiançailles. L'atmosphère serait donc de perpétuelle liesse pendant l'année qui précède la double célébration du centenaire et du mariage s'il n'y avait dans la famille un petit démon aux yeux verts et au cœur jaloux nommé Dennis. Mais les Whiteoak sont-ils assez forts et assez unis pour surmonter tous les drames, majeurs et mineurs, qui les assaillent par sa faute ? Et cette année mouvementée s'achève sur l'apothéose rêvée par Renny. Ainsi s'achève aussi la très attachante histoire de cette passionnante famille canadienne dont Le Centenaire de Jalna constitue le seizième et dernier épisode.
Voilà, c'est fini, comme dirait Jean-Louis Aubert. Et contrairement à ce qu'on pourrait penser après 16 tomes, ça l'est sur un goût d'inachevé... Je crois que Mazo de la Roche n'a jamais écrit ce livre pour qu'il soit le dernier de la saga, il l'a juste été parce qu'elle est décédée sans en avoir écrit la suite. Il me semble que pourtant, rarement un tome de Jalna ne se sera terminé sur autant de relations en chantier et d'irrésolu.
Alors que ce passe-t-il dans cet ultime volume de Jalna ? Eh bien je ne vais pas vous le cacher, pendant la moitié du bouquin, il ne se passe pas grand chose, on se promène dans les bois, on va d'une maison à l'autre, on part en vacances pour l'été indien, ça discute autour du thé dans la cuisine... Et puis tout à coup ça s'emballe et on ne s'arrête plus, naissance, décès, baptème, fugue, centenaire et mariage ! Paf ! J'ai vraiment beaucoup de choses à vous dire sur ce livre, sûrement parce que c'est la dernière fois.
A Jalna tout va plutôt bien, la maison est calme, Renny, Alayne, Adeline et Archer vivent leur petite vie. J'aime bien la dynamique entre Adeline et Archer, ils sont très différents mais ça ne les empêche pas de bien s'entendre. Adeline a vingt-trois ans, elle digère en silence son chagrin d'amour, son ex-fiancé Maitland Fizturgis s'est fait la malle avec sa cousine Roma, qu'il va d'ailleurs épouser. Après les découvertes de la passion et de la déception amoureuse, elle est prête à une vie consacrée aux chevaux et au domaine, résignée. C'est alors que Renny a l'idée la plus foireuse de toute la saga, Adeline va épouser son cousin Philippe, parce que pour les cent ans de Jalna ce sera parfait d'avoir à nouveau un couple d'Adeline et de Philippe... Sérieusement Renny, ça va un moment d'aduler les ancêtres, mais faudrait voir à ne pas en faire trop... Adeline accepte parce que ça lui est égal et qu'elle ferait n'importe quoi pour faire plaisir à son père, et Philippe y voit l'occasion de devenir la fierté de la famille. Les deux cousins se fiancent donc, et pendant ce temps-là Wakefield et Molly sont personna non grata car ils sont amoureux et vivent ensemble alors qu'ils ont des liens de parenté à peine plus proches qu'Adeline et Philippe. Voilà, voilà... Alors certes Wake a un peu plus de sang en commun avec Molly, qu'Adeline et Philippe, mais au point où on en est, la consanguinité n'a pas tellement l'air d'être un problème pour deux cousins qui ont grandis ensemble et ne sont pas du tout amoureux, alors que Wake et Molly étaient deux étrangers avant de s'éprendre l'un de l'autre. Bref. Donc Wake et Molly viennent séjourner dans le coin pour soigner une maladie de Wakefield, et ils sont exilés dans la cabane du violoneux. Oui, on a déjà fait cette intrigue, c'était Eden et Alayne à l'époque. Molly quitte Wake, mais il part la reconquérir car il ne peut pas vivre sans elle, et ça se termine en queue de poisson, Molly répète qu'ils n'ont pas le droit et Wake s'entête, on ne saura jamais ce qu'il est advenu de ce couple-là. Dans mon imaginaire ils ont vécu heureux et ont fini par avoir un petit garçon, qu'ils ont appelé Christopher comme le frère décédé de Molly. Pendant tout le livre, Adeline prépare sans joie son futur mariage, se rapproche de Maitland qu'elle n'a jamais vraiment oublié, se rappelle des sentiments forts qu'elle a éprouvés pour lui et elle finit par réaliser l'avant-veille du mariage qu'elle s'embourbe dans une situation impossible, trop tard pour tout annuler. La solution trouvée par Renny est juste de proposer que Philippe et elle fassent chambre à part, comme lui et Alayne. Je crois qu'Adeline vient de réaliser à ce moment, qu'il allait falloir qu'elle consomme ce mariage avec son cousin, et ça la met dans tous ses états... Donc elle se marie et lorsqu'elle le regrette immédiatement et s'énerve après Philippe, parce qu'il est lui et pas Fizturgis probablement, juste après la cérémonie, Renny la menace de la battre si elle ne fait pas bonne figure au dîner. Très, très sain. Pour eux, je prévois tout simplement un divorce, ils vont faire chambre à part, je ne suis même pas sûre qu'elle le laisse la toucher franchement, et ils vont réaliser qu'ils ne sont rien de plus que des amis. Je vois bien Adeline tomber éperdumment amoureuse d'un jockey qui viendrait travailler à Jalna et tout envoyer bouler pour lui. Franchement, c'est tout le mal que je lui souhaite ! Parce que Maitland, je n'y crois pas à leur histoire ressucitée, surtout maintenant qu'il est marié à Roma. D'ailleurs ils quittent New York tous les deux pour aller vivre dans la campagne irlandaise, laissez-moi rire. Mais que va faire Roma dans une ferme en Irlande ?
La grosse partie du roman se passe à Vaughanland auprès de Finch et sa famille. Et attention les plus gros spoilers sont là, je préfère prévenir. Finch aurait tout pour être heureux, s'il savait l'être. Il est un pianiste reconnu, il a une belle maison, une jolie et douce femme (Sylvia, la soeur de Fizturgis) et un fils qui l'adore. Et peut-être commence-t-il à être un peu heureux d'ailleurs, sauf que le fils de Sarah rôde, Dennis est là pour lui gâcher la vie. Alors, nous l'avons déjà prouvé depuis longtemps, Finch n'est pas le père de l'année, il n'aime pas Dennis tout simplement, le gamin se cramponne trop et lui rappelle inexorablemment sa mère. Finch ne cesse de le repousser comme on chasse un moustique gênant, d'un geste de la main et avec mépris et parfois méchanceté, mais il y a Sylvia qui souhaite se faire aimer de ce beau-fils. C'est évidemment peine perdue, Dennis n'est que jalousie pour tout ce qui s'approche de son père, Sylvia est l'ennemie numéro un ! Alors je vous passe les détails, mais moi comme ça, dans l'avenir de Dennis, je lis une jolie carrière de psychopathe. Cet enfant est atroce ! Sans blague, à quatorze ans, il laisse sa belle-mère hurler à l'agonie pendant des heures sans même appeler un médecin, et il part patiner tranquillement sur le ruisseau ? Ce n'est pas quelqu'un de normalement constitué ça, et il prend un malin plaisir à voir souffrir Sylvia... Il semble être pris de remords après, il refuse la communion, il fait des cauchemars, essaie de se confier... Mais à qui peut-il confier qu'il a laissé sa belle-mère mourir sans rien faire pour l'aider ? J'aurais presque pu croire à une rédemption possible, jusqu'à sa tentative de suicide calculée pour regagner le coeur de son père... Non, cet enfant sera toujours manipulateur, planquez Ernest !!!! Oui parce qu'avant de mourir, Sylvia a mis au monde un charmant petit garçon qui fait le bonheur de la famille de Piers. Finch refuse de le voir, à la fin du livre, le gosse à six mois et son père ne l'a encore jamais vu, même pas sûre qu'il sache quels prénoms on lui a donné. On aurait pu croire que comme tous les enfants sans parents (ou avec parents démissionnaires), Ernest allait être confié à Renny, eh bien non, Alayne se rebelle, elle en a marre d'accueillir les chiards de tout le monde et voudrait pouvoir vivre tranquille, merci bien. C'est donc Piers et Pheasant qui s'occupent du bébé, et c'est parfait ainsi. Piers et Pheasant sont vraiment le meilleur couple de cette saga selon moi, ils ont eu quatre enfants et s'aiment toujours autant, alors le fils de Finch ? Eh bien ils s'en occupent comme si c'était leur petit cinquième et semblent lui donner tout l'amour que Finch n'est pas capable de lui offrir. M'est avis qu'Ernest devrait rester là où il est, plutôt que d'être remis à son père qui lui en veut de la mort de sa mère (alors qu'en fait, c'est plutôt le fils aîné qui est responsable) et ne saura probablement ni s'en occuper, ni l'aimer. En plus il y a toujours le risque de se voir étrangler dans son sommeil par le frère psychopathe. Non, reste chez Piers mon petit, vraiment. Je me demande comment cette situation-là aurait évolué s'il y avait eu une suite... Finch envisage un temps de se débarrasser de son aîné en Irlande (qui est manifestement comme la Finlande de AB production, on y envoie les personnages qui doivent disparaître, ou en tout cas dans Jalna : les enfants que l'on aime pas), mais le projet tombe à l'eau, et Finch se sent un peu démuni face à Dennis, "Il va son méchant petit bonhomme de chemin, sans égard pour ce que je désire. Il a l'air bien innocent... pourtant, parfois, je crois qu'au fond il est vicieux." Un vrai bon point à Piers dans cette histoire en revanche, je crois qu'il ne voit aucune objection à garder Ernest chez lui et à l'élever comme le sien, on voit qu'il l'aime déjà. Pourtant, à plusieurs reprises, il essaie d'amener Finch à son bébé, il tente de créer du lien entre eux deux. On est en 1954 et la psychologie du bébé n'est pas encore très poussée, malgré ça Piers fait de son mieux pour que Finch "reconnaisse" son fils, sans le presser, avec beaucoup de douceur, je trouve ça vraiment touchant, même si à chaque fois Finch se dérobe. Ca me rappelle l'époque de la dépression de Finch, quand il se cachait dans sa chambre ne voulant voir personne, et que c'était Piers qui avait réussit à le faire s'habiller et sortir dehors. Après les moqueries de leur adolescence, Piers aura finalement une bonne influence sur son petit frère, ils ont une chouette relation ces deux-là, même s'ils ne se comprennent pas toujours, en tout cas Piers fait du bien à Finch, avec ses deux pieds solidement ancrés sur terre.
Dans les notes diverses de ce volume, on remarque que Renny offre en cadeau de baptême au petit Ernest, le livre sur Shakespeare que le vieil oncle Ernest n'a jamais fini après y avoir passé sa vie. Sûrement d'un ennui mortel, merci Oncle Renny, vraiment il ne fallait pas. On note également que Dennis s'affiche à plusieurs reprises misogyne, il déteste les femmes qui sont d'après lui des vaches. Bon, il déteste tout ce qui n'est pas son père cela dit... Vraiment flippant ce gosse je vous dis. L'auteur mentionne lors du bal du centenaire de Jalna que les invités comprennent "quelques descendants de familles qui avaient été importantes dans la province en son temps mais dont on n'entendait plus que rarement les noms à présent." Alors moi j'ai bien suivi tout, et j'aurais bien voulu savoir de qui on parlait en revanche ! Parce que les Vaughan sont devenus des Whiteoak, les Busby sont portés disparus depuis près de 80 ans, les soeurs Lacey vieilles filles ont déménagé en Californie, les descendants du Dr Ramsay sont Renny et Meg, et on ne parle clairement pas de Wilmott. Alors de qui parle-t-ton ? Les enfants de Vera Lacey ? Les Busby sont revenus ? Qui, mais qui ? Pardon, je m'emballe. Ah, et également pendant cette fête, Archer signale que Dennis ne peut pas rester dormir à Jalna car la maison est complète. Je répète, la maison est complète ! Alors qu'elle abrite Renny, Alayne, Adeline, Archer, Maurice et Pat Crawshay... Six personnes. Je me demande si ce n'est pas une blague au-delà de la tombe que l'auteur me fait personnellement. Rappelons que cette baraque est élastique et qu'à la grande époque elle logeait quelque chose comme 9 adultes et 4 enfants. Bref.
Pour conclure, quelques petites citations de cet ultime volume :
"On dirait que Jalna est un duché au lieu d'une simple ferme de l'Ontario" Ma pauvre Pheasant, qui s'insurge que Renny décide de la vie de ses fils...
"Renny les rejoignit et envoya une bouffée de la fumée de sa cigarette sur le visage du bébé qui émit un petit éternuement" Oh, so politically incorrect en 2021 !
"Tu devrais faire provision de sommeil avant de bambocher à Oxford et à Paris." Ah, ça c'est très 2021 en revanche de bambocher
"Je n'ai jamais aimé les arbres. Ils prennent trop de place au-dessus et au-dessous." Mon pauvre Archer, si ton père t'entendait... Renny qui a failli lever une révolution pour deux malheureux arbres du domaines qui devaient être coupés. Le fils est bien différent du père.
"Cette famille a été la structure de toutes nos existences. Nous n'y pensons pas. Elle est comme l'air que nous respirons." Cette phrase d'Archer aurait conclu merveilleusement la saga.
Voilà, au revoir les Whiteoaks...